Arnaud

Arnaud n’aurait jamais dû finir ainsi

Arnaud est mort par euthanasie.

Avant sa mort, il a laissé un long témoignage.

Témoignage complet d’Arnaud Denis sur Facebook

Un texte de souffrance, de colère et d’épuisement.

Un texte qui décrit des années d’errance médicale, de dégradation physique et de portes qui se ferment les unes après les autres.

Je ne dispose pas des éléments permettant de trancher les questions médicales qu’il soulève.

Ce rôle appartient aux médecins, aux experts et, le cas échéant, à la justice.

Mais une question demeure.

Comment un homme en arrive-t-il à considérer l’euthanasie comme la seule issue acceptable à son existence ?

C’est cette question qui devrait nous arrêter.

Depuis longtemps, le débat public se concentre sur l’acte final.

Sur la procédure. Sur la loi. Sur le droit de mourir.

Pourtant, lorsqu’on lit le témoignage d’Arnaud, ce n’est pas d’abord la mort qui apparaît.

C’est le chemin qui y conduit.

Les années d’errance.

L’isolement.

L’épuisement.

La perte progressive de toute perspective.

Dans un précédent texte, j’écrivais que “le choix n’est pas libre si les alternatives ne sont pas disponibles”.

Cette phrase me revient aujourd’hui à l’esprit.

Car lorsqu’une personne affirme ne plus trouver de soulagement, plus d’accompagnement adapté,

plus d’espoir thérapeutique ou plus d’écoute, la question ne porte plus seulement sur le droit.

Elle porte sur la capacité collective à prendre soin.

Sur Lapinsights, j’ai déjà écrit que “l’être humain ne souffre pas seulement de ce qui lui arrive.

Il souffre aussi de ce qui n’est pas reconnu”.

C’est peut-être ce qui frappe le plus ici :

le sentiment d’avoir été vu, entendu, examiné, mais jamais réellement reconnu dans la réalité de ce qu’il vivait.

J’ai écrit aussi aussi que “la violence la plus difficile à nommer est souvent une absence : absence d’écoute, absence de réponse, absence de regard”.

Que l’on partage ou non toutes les conclusions d’Arnaud Denis, son récit est traversé par cette expérience-là :

celle d’un homme qui a eu le sentiment de devenir invisible au milieu même des institutions censées le protéger.

J’écrivais également qu’“avant de débattre du droit de donner la mort, une société devrait s’assurer qu’elle sait accompagner correctement ceux qui souffrent “.

Le témoignage d’Arnaud renvoie précisément à cette exigence.

Enfin, comme je l’ai formulé ailleurs, “une société se révèle dans sa manière d’accompagner ceux qu’elle ne peut pas guérir “.

La question posée par ce témoignage n’est donc pas seulement médicale.

Elle est humaine, éthique et collective.

Car lorsqu’une personne en arrive à considérer la mort comme une délivrance, le débat ne devrait jamais commencer par un jugement.

Il devrait commencer par une interrogation sincère : qu’avons-nous manqué pour que quelqu’un en arrive là ?

Si son récit est fidèle à ce qu’il a vécu, alors la vraie question n’est pas seulement celle de sa décision finale.

La vraie question est celle du parcours qui l’a précédée.

Que se passe-t-il lorsqu’un malade ne rentre plus dans les cases ?

Que se passe-t-il lorsqu’il a le sentiment d’être devenu invisible ?

Que se passe-t-il lorsqu’il ne voit plus aucune issue autre que la disparition de sa propre souffrance ?

Dans cet article, j’écrivais qu’“une société devrait se demander pourquoi certains malades ont le sentiment de ne plus pouvoir vivre dignement parmi nous”.

Le cas d’Arnaud nous renvoie brutalement à cette interrogation.

Car lorsqu’une personne finit par voir dans la mort une délivrance, la question n’est pas seulement celle de son choix.

La question est aussi celle des années qui l’ont précédé.

C’est là que commence la véritable épreuve éthique.

Si le récit d’Arnaud est exact, alors son témoignage constitue un acte d’accusation terrible contre notre incapacité collective à accompagner certains malades

lorsqu’ils tombent dans les angles morts du système.

À Arnaud, aujourd’hui disparu, j’adresse simplement mon respect et toute mon empathie.

Et une conviction demeure.

Dans une société digne, personne ne devrait avoir le sentiment de devoir choisir la mort parce qu’il ne trouve plus suffisamment de soutien du côté de la vie.


Céleste R.

Sources citées :

L’euthanasie et le soin : deux réalités à distinguer

Les angles morts

L’euthanasie — réflexion 2

L’euthanasie — réflexion 3

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