
Pourquoi l’euthanasie n’est pas un soin
Intro : ce que j’ai dû expliquer sur Facebook
Ces derniers jours, j’ai dû défendre sur Facebook une idée pourtant élémentaire : l’euthanasie n’est pas un soin.
Beaucoup de personnes affirmaient le contraire, comme si provoquer la mort pouvait être rangé dans la même catégorie que accompagner, apaiser ou protéger une personne.
Il a donc fallu rappeler une évidence conceptuelle et une exigence juridique.
1. Le soin a une logique d’accompagnement
Un soin vise la personne.
Il repose sur trois axes structurants :
- Accompagner : présence, continuité, soutien.
- Apaiser : réduction de la souffrance physique, psychique, existentielle.
- Protéger : maintenir la vie autant que possible, sans acharnement, mais sans intention létale.
Le soin palliatif est construit sur cette logique :
il accompagne la mort quand elle vient, mais ne la provoque pas.
2. L’euthanasie a une logique de résultat
Un acte euthanasique vise un résultat précis : la mort.
- Décision létale : l’objectif explicite est de mettre fin à la vie.
- Intervention active : un tiers administre une substance pour obtenir ce résultat.
- Finalité terminale : la mort n’est pas un effet secondaire, mais la finalité.
Ce n’est pas un soin.
C’est un acte létal encadré par le droit (ou qui devrait l’être).
3. Pourquoi on ne peut pas mélanger les deux
Logiquement
Le soin vise la personne.
L’euthanasie vise la fin de la personne.
Les deux notions sont orthogonales.
Éthiquement
Le soin repose sur la non‑malfaisance : ne pas nuire.
L’euthanasie repose sur une exception à ce principe.
Les confondre brouille les repères fondamentaux de la pratique médicale.
Juridiquement
Le droit repose sur des catégories stables.
Si l’on redéfinit soin pour y inclure un acte létal, on :
- détruit la cohérence des textes,
- ouvre des failles de responsabilité,
- fragilise les protections des personnes vulnérables,
- rend flou ce qui doit être strictement défini.
C’est pour cela que la loi française a été rejetée trois fois par le Sénat,
et critiquée par des magistrats, des médecins, des soignants palliatifs, des juristes en bioéthique :
la confusion des catégories produit un cadre dangereux.
4. L’évidence conceptuelle
Dire qu’un acte euthanasique est un soin revient à dire qu’un acte qui met fin à la vie est un acte destiné à la préserver.
C’est une contradiction interne.
On ne peut pas faire tenir les deux dans le même mot sans détruire le sens du mot.
Et surtout : il n’y a pas de bien‑être quand il n’y a plus d’être.
Le bien‑être suppose une personne vivante ; quand l’être disparaît, le mot n’a plus de sens.
Les mots ne sont pas des accessoires :
ils structurent le droit, la pratique médicale, et les protections des personnes.
5. Cas pratique : anthologie d’un renversement ontologique
Pour montrer concrètement ce qui se joue lorsque l’on confond soin et acte létal, voici un échange réel sur Facebook.
Il illustre un phénomène désormais courant : la dissolution du réel par glissement sémantique.
5.1. La conversation
Mati Oups
Mon papa de 85 ans atteint de leucémie a agonisé pendant une semaine…
(témoignage affectif, souffrance extrême)
Je trouve bien plus humain d’accepter d’arrêter les souffrances…
Pour moi, c’est du soin aussi.
Céleste
Votre témoignage est bouleversant, et je ne le discute pas.
Mais un acte qui met fin à la vie n’est pas un soin.
Le cadre légal exige des catégories stables.
Mati Oups
J’ai très bien compris et on n’est pas d’accord 🤷♀️
Céleste
Le désaccord ne change pas la définition d’un mot.
Mati Oups
Le mot soin désigne l’attention, les actes ou les traitements portés à une personne, un animal ou une chose pour assurer sa santé, son bien-être ou son entretien.
Pour moi, c’est un acte qui préserve le bien‑être de la personne. C’est tout.
On a le droit d’être en désaccord, oui.
Céleste
Votre définition confirme précisément ce que je dis :
un soin vise le bien‑être, pas la disparition de la personne.
Il n’y a pas de bien‑être quand il n’y a plus d’être. Le bien‑être suppose un être.
On peut être en désaccord, mais la novlangue ne change pas les catégories.
Mati Oups
Ça confirme qu’on n’est pas d’accord.
Céleste
Oui, ça confirme surtout que vous déplacez le sujet.
On peut être en désaccord, bien sûr, mais un désaccord ne change pas une définition, pas plus qu’il ne ferait de 1+1 autre chose que 2.
Mati Oups
La définition du mot “soin” dépend de la définition que l’on retient.
Céleste
Non. Une définition n’est pas un choix personnel : c’est une catégorie stable qui permet de penser clairement.
Si chacun “retient sa définition”, alors plus rien n’a de sens, comme si 1+1 pouvait valoir autre chose que 2 selon l’humeur du jour.
Le soin vise un être vivant ; il n’y a pas de bien‑être quand il n’y a plus d’être.
Mati Oups
L’ultime bien‑être c’est d’éviter les souffrances.
Céleste
Là, c’est grave.
Vous redéfinissez maintenant le bien‑être pour qu’il devienne la mort.
Vous ne l’énoncez pas explicitement, mais c’est exactement ce que votre phrase implique :
vous dites que le soin vise le bien‑être, puis que l’ultime bien‑être consiste à éviter les souffrances, et dans votre cadre, éviter les souffrances signifie la mort.
Autrement dit : vous posez la mort comme bien‑être, sans oser le dire directement.
C’est un renversement ontologique : vous inversez la structure même du réel pour sauver une position.
À ce stade, on peut aussi changer la définition de vie, de mort, de soin, de droit,
de vérité, de mensonge, de souffrance… de tous les mots que l’on veut.
Mais quand on change les définitions pour que le réel corresponde à ce qu’on ressent, on ne parle plus du monde réel.
Un soin vise un être vivant ; un acte létal met fin à cet être.
Si vous refusez cette distinction, la discussion ne sert plus à rien.
Je m’arrête là.
5.2. Synthèse conceptuelle
Cette discussion est une pièce d’anthologie parce qu’elle montre,
étape par étape, comment un débat se dissout lorsque les mots cessent d’avoir un sens stable.
Déplacement du registre
Je parle de catégories ; elle répond par un témoignage affectif.
Le vécu est réel, mais il ne répond pas à la structure conceptuelle.
Relativisme lexical
Elle affirme que la définition d’un mot dépend de “ce qu’on retient”.
Le langage devient une opinion.
C’est du relativisme lexical.
Glissement sémantique
Elle étend le mot soin pour y inclure un acte létal.
C’est l’effondrement des catégories.
Renversement ontologique
Elle finit par redéfinir le bien‑être pour qu’il devienne la mort.
C’est un renversement ontologique.
Sortie du réel
Si les mots changent selon le ressenti, le réel devient optionnel.
C’est une sortie du réel.
Conclusion
On peut débattre de l’aide à mourir.
On peut débattre de la liberté individuelle.
On peut débattre du cadre légal.
Mais on ne peut pas redéfinir le mot soin pour y faire entrer un acte qui n’en relève pas.
Le fait même de devoir le rappeler montre une fatigue du sens :
quand une société confond soigner et supprimer, c’est qu’elle ne sait plus ce qu’elle protège.
Céleste R.