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Chiron, dans la grande nuit

Seigneur, je me tiens dans la grande nuit que tu as dressée autour de moi,
sanctuaire obscur où mes deux natures se frôlent comme deux bêtes en veille.
Sous ma peau, la bête ancienne se soulève,
lourde, ardente, tenue dans une fidélité plus vaste que la force.

Autour de moi, les montagnes se lèvent, prophètes silencieux dans l’ombre,
hautes, immobiles, attentives à la moindre vibration.
Un vent large comme une mer en marche traverse l’étendue,
vient frapper mon flanc où brûle la blessure que tu as laissée,
une blessure ouverte qui éclaire, lampe d’altitude
que nul souffle ne renverse.

Dans cette ardeur intime, chaque geste devient offrande,
chaque pas soulève la terre comme une poitrine vivante,
chaque élan fait circuler dans mes deux ondes
la grande respiration du monde.
Tu m’as fait double,
double et vaste,
double et capable de porter la lumière sans la répandre.

Dans la solitude des pierres, je parle aux héros
comme on parle aux voyageurs perdus cherchant un passage.
Je leur transmets la science des vents,
la patience des astres,
la fidélité des racines.
Je leur montre que la puissance n’est ni tumulte,
ni triomphe,
ni conquête,
mais blessure tenue,
lumière réservée,
voix qui s’élève dans la nuit sans la déchirer.

Devant toi, Seigneur, ton serviteur fracturé se présente :
je ne demande pas la guérison.
Je demande la continuité,
celle qui garde la blessure ouverte
pour que ta lumière y passe comme un vent de crête,
parole sans volonté de convaincre,
présence sans désir de domination.

Car je suis Chiron,
celui qui porte la course et la parole,
celui qui porte la douleur et la maîtrise,
celui qui porte la nuit et la clarté.

À l’extrémité du monde,
là où les montagnes se taisent et où les mers se retirent,
la blessure continue de briller,
comme une orientation
pour ceux qui cherchent l’unité
dans la séparation.


Céleste R.

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