bienveillance

Six ans après avoir quitté Un Cours en Miracles, je peux enfin le dire sans trembler : cette spiritualité est dangereuse.

Pas dangereuse de façon spectaculaire.
Dangereuse comme une idée qui vous éloigne lentement de vous-même, de vos émotions, de votre capacité à sentir le réel.

Et ce danger est d’autant plus difficile à repérer qu’il se présente sous des mots lumineux : amour, paix, unité, conscience.

C’est précisément pour cela qu’il faut examiner de près les discours qui en dérivent comme celui que j’analyse ici.

Le texte critiqué est disponible ici :
La conscience bienveillante.


Il existe aujourd’hui une multitude de discours qui prétendent nous aider à « retrouver la paix intérieure ».

Ils se présentent sous des formes douces, enveloppantes, presque thérapeutiques.

Pourtant, derrière cette façade bienveillante, certains véhiculent des idées qui nous éloignent progressivement de notre propre expérience du monde.

La page dont il est question parle de « conscience bienveillante », de « blocages intérieurs », d’« oubli de notre vraie nature ».

Tout semble lumineux.
Mais dès qu’on regarde de près, quelque chose se fissure.


1. La souffrance réduite à un problème de perception

Premier glissement : expliquer la souffrance comme une simple erreur de lecture.

Si nous allons mal, ce ne serait jamais à cause d’une situation ou d’un contexte.
Non : ce serait parce que nous « voyons mal ».

La douleur devient un défaut de perception.

Dans la logique du Cours, c’est cohérent :
si le monde est une illusion, alors la souffrance n’a pas de cause extérieure.

Mais cette idée est dangereuse.
Elle culpabilise la personne souffrante.
Elle l’isole.
Elle transforme un vécu légitime en faute intérieure.

Dire que tout vient d’un « blocage » mental, c’est déjà commencer à dissocier la personne de ce qu’elle vit.


2. L’« oubli » de notre essence : un outil rhétorique

Le texte affirme que nous aurions « oublié » notre essence véritable, faite d’amour et d’unité.

Cet oubli est impossible à vérifier.
Impossible à réfuter.

Il devient un axiome.
Un manque fabriqué, que seul l’enseignant peut combler.

Et dans la logique du Cours, cet oubli implique que tout ce que nous vivons dans le monde est déjà faux.

Le lecteur est invité à douter de lui-même avant même d’avoir commencé.


3. La dualité comme cause universelle

Puis vient l’idée que la souffrance provient de la « dualité ».

Dans Un Cours en Miracles, la dualité n’est pas seulement le monde extérieur.
Elle inclut aussi l’état intérieur, puisque pensées, émotions et perceptions appartiennent encore au rêve.
Tout ce qui est vécu — dehors comme dedans — est considéré comme une projection issue de la croyance dans la séparation.

Ainsi, relations, injustices, pertes, traumatismes, mais aussi réactions émotionnelles et conflits intérieurs, n’auraient aucune réalité propre.
Ils ne sont, dans cette logique, que des effets d’une erreur métaphysique.

Dès lors, ce que vous vivez perd sa consistance.
Les événements concrets deviennent des projections.
La douleur n’est plus un signal, mais la preuve que vous croyez encore au monde, et donc à la dualité.

Ce n’est plus le monde qui blesse.
Ce n’est même plus votre vécu intérieur.
C’est le fait d’y croire.

La responsabilité glisse subtilement vers l’intérieur :
si vous souffrez, c’est que vous adhérez encore à l’illusion.

C’est une manière élégante de neutraliser la personne.
De dissoudre à la fois le monde et l’expérience intime qui pourrait lui résister.

Dans cette logique, même la douleur perd son statut de signal.
Elle devient une preuve d’erreur.


4. « Le mauvais problème » : disqualifier le vécu

Le passage le plus problématique :
nous chercherions « des solutions pour le mauvais problème ».

Tout ce que le lecteur fait pour aller mieux est disqualifié.
Thérapie, relations, décisions, limites : balayés d’un geste.

Le seul problème légitime est celui que l’auteur définit.

Et dans la logique du Cours, ce problème est toujours le même :
tu crois à la séparation
et donc, par ricochet, à la réalité du monde où ta souffrance se produit.

Dès que vous doutez de votre lecture du réel,
vous devenez dépendant de celle qu’on vous propose.

Le Cours n’interdit pas de se soigner
ou de chercher des solutions concrètes.

Il ne dit pas non plus que cela « ne sert à rien ».
S’il le disait, l’élève serait poussé trop vite
dans une dissociation brutale.

Alors le Cours adopte une autre stratégie :
il autorise les solutions du monde,
mais en précisant que ce n’est jamais là
que se trouve le vrai problème.

Le seul problème, pour lui, est la croyance en la séparation
et donc, par ricochet, la croyance en la réalité du monde
où la souffrance se produit.

Cette position n’est pas une ouverture humaniste.
C’est un amortisseur.

Elle permet à l’élève de continuer à fonctionner dans le monde,
tout en maintenant la cohérence de la doctrine
(le monde n’existe pas, la souffrance n’a pas de cause extérieure).

C’est une manière de faire tenir ensemble
une métaphysique radicale
et une psyché humaine qui, elle, doit continuer à vivre.

Tout le reste n’est qu’un traitement de surface.


5. « Tourner le regard à l’intérieur » : la sortie du réel

La conclusion, « tourner le regard à l’intérieur et en dehors du monde », est l’injonction la plus dangereuse.

Elle promet la paix.
Mais exige en échange une sortie du réel.

Renoncer à la perception.
Renoncer à la relation.
Renoncer à la vulnérabilité.

C’est une paix qui ressemble à une anesthésie.

Et c’est ici que la logique du Cours devient explicite :
si le monde est une illusion, alors il ne s’est rien passé.
Et si rien ne s’est passé, alors la souffrance n’a pas de cause réelle.

Le pardon du Cours n’est pas un apaisement.
C’est une annulation du vécu.

Ce type de discours normalise la dissociation.
Il coupe la personne de ses signaux internes — colère, peur, tristesse, intuition —
qui sont pourtant des outils de survie.

Sous couvert de bienveillance, il encourage une élégante disparition de soi :
non pas en interdisant de sentir,
mais en vous demandant de réinterpréter tout ce qui est ressenti.
Il retire au vécu sa capacité à témoigner de ce qui arrive réellement,
et c’est cela qui est dangereux.


Ce que j’ai décrit ici n’est pas un simple glissement spirituel.
C’est un mécanisme complet : une manière de requalifier l’expérience
jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus témoigner du réel.


Conclusion : quand la bienveillance devient une stratégie d’effacement

Ce texte n’est pas dangereux parce qu’il serait mal intentionné.
Il l’est parce qu’il dérobe le réel sous les pieds du lecteur.

Il explique que ce que vous vivez n’est pas ce que vous vivez.
Que ce que vous ressentez n’est pas fiable.
Que ce que vous percevez n’est qu’une illusion.

Il remplace l’expérience par une doctrine.
La complexité par une cause unique.
La lucidité par une abstraction.

Sous couvert de paix, il installe une relecture permanente du vécu.
Sous couvert d’amour, il neutralise les signaux internes.
Sous couvert de bienveillance, il vous apprend à douter de ce que vous sentez.

La vraie bienveillance ne vous retire jamais du monde.
Elle vous y rend plus vivante.

Tout le reste n’est qu’un brouillard qui se prend pour une lumière.


Céleste R.

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