herboristes

Comment la France a fait disparaître ses herboristes

Je vais raconter une histoire qui commence par une mort, celle de Marie Roubieu, en 2018, à 97 ans.

Elle était la dernière en France à pouvoir exercer comme herboriste avec le certificat d’avant 1941.

La dernière… Et avec elle, tout un métier s’en va.

Pendant plus d’un siècle, pharmaciens et herboristes ont travaillé côte à côte autour des plantes médicinales.

Puis une loi de 1941 a supprimé la formation de nouveaux herboristes.

On a laissé ce métier s’éteindre, malgré lui.

En 2018, le Sénat publie un rapport sur les plantes médicinales.

Dans une de ses sections, on lit que “Le pharmacien, à l’origine est herboriste par définition”.

Oui, vous avez bien lu.

Une profession disparaît, et son savoir devient celui d’une autre.

Un métier reconnu par l’État

Le certificat d’herboriste date du début du 19ème siècle.

L’État reconnaissait ce métier.

L’herboriste savait identifier et utiliser les plantes médicinales, et la loi lui permettait d’en vendre certaines, dans des limites précises.

Le certificat était bien plus accessible que les longues études de pharmacie.

Des femmes y ont trouvé un métier, à une époque où la pharmacie leur était très peu ouverte.

Je veux éviter l’image facile de la grand-mère et de ses recettes face à la pharmacie moderne.

Il y avait un vrai savoir professionnel, des commerces, une activité économique.

Tout ce que transmettaient les herboristes n’était pas juste (je le reconnais), et toutes les plantes n’étaient pas sans danger.

Mais en réalité, ce qu’il faut se demander c’est : qui avait le droit de détenir ce savoir, et de vendre ce à quoi il donnait accès ?

Une guerre de territoire

De 1870 à la fin de la 3ème République, une dizaine d’initiatives parlementaires cherchent à supprimer les herboristes.

D’après le rapport du Sénat, l’Association générale des pharmaciens de France les soutenait,

dans un combat pour préserver le monopole pharmaceutique.

Les pharmaciens ne demandaient pas seulement de mieux former les herboristes, pas du tout.

Une partie de la profession voulait la fin du certificat.

En 1929 encore, un projet de statut bute sur la crainte que les herboristes ressemblent trop aux pharmaciens.

On présentait cela comme la tradition contre la science.

Pour moi, l’enjeu était plus concret : la vente, la préparation, la délivrance.

L’industrie pharmaceutique a peut-être pesé sur ces décisions (les intérêts des uns et des autres n’étaient pas forcément les mêmes).

Mais le fait est que des organisations professionnelles ont défendu la disparition d’une profession concurrente, et le Sénat le dit lui-même.

1941

Le 11 septembre 1941, sous Vichy, une loi réorganise l’exercice de la pharmacie.

L’article 59 met fin à la délivrance de nouveaux certificats d’herboriste.

Les quelque 4 500 herboristes déjà diplômés peuvent exercer toute leur vie.

Plus personne ne peut les remplacer.

La Libération ne rétablit pas le certificat.

La même loi renforce le monopole pharmaceutique sur la fabrication, la distribution et la délivrance des médicaments, et sur certaines plantes médicinales.

Au même moment, la production industrielle de médicaments prend de la place (l’historien Bruno Bonnemain a étudié cette période, sous l’Occupation).

Je ne peux pas dire que l’un a été voulu pour l’autre.

Mais je ne peux pas non plus faire comme s’il n’y avait aucun lien.

Le pharmacien, herboriste “par définition”

La section du rapport de 2018 s’intitule “Le pharmacien, à l’origine herboriste par définition : une mission à réaffirmer”.

L’herboristerie devient une mission de la pharmacie.

Or le même rapport raconte l’histoire d’une profession distincte, reconnue par l’État,

dont des pharmaciens ont réclamé la suppression pendant des décennies, notamment pour préserver leur monopole.

Et voilà ma manière de voir les choses : le récit a changé de centre.

On ne part plus de l’herboriste, on part du pharmacien, comme s’il avait été là le premier.

Le rapport propose aussi de renforcer la place des pharmaciens dans l’usage des plantes, par une formation en phyto-aromathérapie.

Cela peut se défendre au nom de la sécurité et de la qualité du conseil, et les pharmaciens ont de vraies compétences… je ne le conteste pas.

Mais l’herboriste, lui, n’a toujours pas retrouvé de statut.

Les plantes reviennent, pas les herboristes

En Dordogne, des pharmaciens cultivent eux-mêmes des plantes médicinales biologiques.

Ils fabriquent des tisanes, des hydrolats, des huiles essentielles, avec des analyses et une attention aux dosages et aux contre-indications.

Lire l’article de France 3 : ces pharmaciens cultivent eux-mêmes leurs plantes médicinales en Dordogne

Ce travail peut être sérieux et utile, vraiment.

Il montre que la culture et la transformation des plantes reviennent dans le cadre pharmaceutique,

alors que la profession indépendante supprimée en 1941 n’a jamais été rétablie.

Ce qui disparaît

Les plantes sont toujours là, et des professionnels continuent de les étudier, de les cultiver, de les transformer.

Ce qui a disparu en 1941, c’est une façon de transmettre ce savoir, de le rendre accessible et de le vendre, par une profession qui s’y consacrait.

Aujourd’hui, ce savoir s’exerce dans le cadre pharmaceutique et il est présenté comme lui revenant par définition.

Je ne dis pas que les pharmaciens ne devraient pas connaître les plantes, ni que tout savoir traditionnel est juste.

Je dis qu’il ne faut pas confondre la valeur d’un savoir avec le droit exclusif de l’exercer.

Un savoir peut survivre à ceux qui en avaient fait leur métier.

Mais sa reconnaissance dépend alors moins de ce qu’il vaut que du statut de ceux qui ont le droit de le porter.


Céleste R.

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