glissement

La menace comme refuge

Il y a des pays où la contestation respire.
En France, elle s’étouffe.

Depuis dix ans, un glissement s’est imposé, sans bruit, sans aveu. Les outils conçus pour répondre à des organisations terroristes (responsables d’attentats meurtriers, de violences extrêmes, de violations massives des droits humains) ont été déplacés vers la vie ordinaire.
Le gouvernement n’a pas seulement renforcé la sécurité, il a aussi redéfini ce qu’il nomme une menace.
Et surtout, il a utilisé et instrumentalisé les attentats de 2015 pour installer ce qui allait suivre.

Le point de rupture est clair.
Les attentats à partir de 2015 ont ouvert un état d’urgence prolongé, renouvelé, étiré jusqu’à devenir une structure permanente.
Ce qui devait rester exceptionnel a été absorbé par le droit commun. À partir de là, l’exception est devenue méthode.
L’État n’a pas créé ces attaques, mais il a fait de leur impact un outil, un prétexte pour étendre ses pouvoirs, un levier pour normaliser l’exception.

Puis les Gilets jaunes ont surgi.
Un mouvement social, légitime dans une démocratie.
Un mouvement brut, hétérogène, parfois violent, mais profondément politique.
La réponse a été d’une autre nature : LBD, grenades, nasses, interpellations préventives, drones. Des dispositifs extrêmes appliqués à des citoyens ordinaires.
La contestation a été requalifiée : non plus un droit, mais un risque.
Non plus une parole, mais un trouble. Non plus une revendication, mais une menace.

Quand un gouvernement est dépassé, quand il ne peut pas répondre, quand il ne veut pas répondre, il fabrique un danger.
Il construit un récit où l’ordre devient refuge, où la sécurité devient justification, où la menace devient cadre.
Ce récit permet d’éviter la question initiale. Il permet de reprendre la main. Il permet de verrouiller ce qui, autrement, resterait ouvert.
Les attentats ont été le premier chapitre.
Les mouvements sociaux ont servi de prolongement.

La France est un terrain propice à ce glissement.
Un État centralisé.
Un exécutif hypertrophié.
Des contre-pouvoirs affaiblis.
Une administration qui privilégie la prévention intrusive.
Une culture politique qui confond verticalité et stabilité.

Dans ce contexte, la menace devient un instrument.
Elle permet de restreindre sans l’avouer.
Elle permet de surveiller sans l’assumer.
Elle permet de contrôler sans le reconnaître.

Le résultat est sans appel: les libertés individuelles et collectives se rétractent.
Pas d’un coup.
Par réduction progressive.
Par glissements qui finissent par devenir structure.
Et quand l’espace démocratique se rétrécit, la démocratie s’effondre, non par disparition visible, mais par étouffement lent.

La menace n’est pas toujours réelle.
Mais elle est toujours utile.
Elle offre au pouvoir un terrain qu’il maîtrise : la peur, l’ordre, la sécurité.
Elle transforme la contestation en anomalie.
Elle transforme le citoyen en suspect.
Elle transforme le désaccord en danger.

Et dans ce paysage, un constat revient, froid, administratif, presque clinique :
Ce n’est pas la crise qui crée la menace.
C’est la menace qui permet de ne pas répondre à la crise.


Céleste R.

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