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L’IA comme épouvantail : le vrai problème est ailleurs

Alexandre Roquette affirme qu’une génération entière aurait été trompée.

On aurait vendu aux jeunes la promesse qu’un diplôme garantissait un emploi.

Blocage des lycées : zéro pointé — Le Figaro Magazine

Dans le même mouvement, il dénonce l’effondrement supposé des exigences scolaires

et présente l’intelligence artificielle comme la future responsable de millions de suppressions d’emplois.

Le récit est séduisant parce qu’il est simple. Trop simple.

Trois problèmes différents s’y retrouvent fusionnés : l’école, l’emploi et la révolution technologique.

Mais les additionner ne démontre ni qu’ils ont la même origine ni qu’ils appellent les mêmes solutions.

Confondre baisse du niveau et baisse des exigences ne démontre rien.

Les enquêtes internationales, notamment PISA, montrent un recul des performances des élèves français, en particulier en mathématiques.

Le constat mérite d’être pris au sérieux.

Mais un élève qui maîtrise moins bien certaines compétences aujourd’hui ne prouve pas automatiquement que les exigences du baccalauréat se sont effondrées.

Pour l’établir, il faudrait comparer les programmes, les sujets, les critères de correction et les compétences réellement attendues sur plusieurs décennies.

La seule hausse du taux de réussite ne suffit pas davantage à démontrer que le diplôme ne vaut plus rien.

Le problème est qu’on mélange souvent trois réalités distinctes :

le niveau des élèves, les exigences des examens et la valeur d’un diplôme sur le marché du travail.

Or quand tout est mélangé, plus rien n’est compris.

Si les exigences ont réellement baissé, la conclusion logique n’est pas de reprocher aux jeunes d’avoir étudié.

Elle est de reconstruire une école capable de transmettre des savoirs solides,

d’exiger davantage et de donner aux enseignants les moyens d’enseigner.

Quand les emplois disparaissent, regarder uniquement les diplômes est insuffisant.

Un diplôme n’a jamais garanti un emploi.

Mais l’absence de débouchés ne démontre pas qu’une formation est inutile.

Elle peut aussi révéler une économie qui forme des compétences qu’elle n’est plus capable d’utiliser.

Depuis plusieurs décennies, des pans entiers de l’appareil productif ont quitté le territoire.

Industrie, agriculture, services : quand les usines, les investissements et les emplois partent ailleurs, les possibilités d’embauche se réduisent ici.

À cela s’ajoutent les ralentissements économiques, les impératifs de rentabilité, les restrictions budgétaires et les choix de recrutement.

Le coût global d’un salarié, les cotisations et les incertitudes économiques peuvent également peser sur certaines embauches,
même si leur impact varie fortement selon les secteurs.

Ces facteurs n’expliquent pas tout.

Mais ils méritent au moins autant d’attention que les prédictions annonçant un futur dominé par les machines.

L’IA n’embauche personne et ne licencie personne.

L’intelligence artificielle est devenue le coupable idéal.

Elle serait responsable des emplois perdus d’hier, des emplois menacés d’aujourd’hui et des emplois supprimés de demain.

Le problème est que les effets réels de cette technologie sur l’emploi global restent difficiles à isoler.

Les projections ne sont pas des faits observés.

Une tâche automatisable n’est pas nécessairement un métier condamné.

L’IA peut transformer des professions, modifier des recrutements et supprimer certaines fonctions.

Mais posons-nous ces questions :

Qui décide de remplacer un salarié ?

Qui décide de délocaliser une activité ?

Qui décide de réduire les effectifs ?

Qui décide de geler les embauches ?

Qui décide de sacrifier l’investissement productif au profit d’autres priorités ?

Ce ne sont pas les algorithmes.

Ce sont des dirigeants, des actionnaires, des conseils d’administration, des organisations et des responsables politiques.

L’IA peut devenir un outil.

Elle ne devient une stratégie qu’au moment où quelqu’un choisit de l’utiliser de cette manière.

Transformer des choix humains en fatalité technologique.

Faire de l’intelligence artificielle l’explication centrale des difficultés du marché du travail présente un avantage considérable.

Cela déplace la responsabilité.

Les délocalisations deviennent secondaires.

Les arbitrages économiques disparaissent du débat.

Les politiques industrielles cessent d’être interrogées.

Les stratégies d’investissement ne sont plus discutées.

Tout devient la conséquence inévitable du progrès technique et de cette “maudite IA”.

L’IA cesse alors d’être un sujet d’analyse pour devenir un récit de fatalité.

C’est un épouvantail commode.

Parfois même un cache-sexe particulièrement utile pour éviter d’examiner les décisions qui ont participé à l’affaiblissement du tissu productif.

Le vrai défi : élever le niveau et recréer les emplois qualifiés

Le problème n’est pas que les jeunes veuillent apprendre.

Le problème n’est pas qu’ils souhaitent se qualifier.

Le problème n’est pas qu’ils aspirent à poursuivre des études.

La question est beaucoup plus simple.

Le système éducatif leur transmet-il encore des connaissances solides ?

Et l’économie leur offre-t-elle ensuite la possibilité d’utiliser ces compétences ?

La réponse ne consiste ni à décourager les études ni à demander aux jeunes de réduire leurs ambitions pour s’adapter à un marché du travail affaibli.

Elle consiste à reconstruire une formation exigeante, à valoriser autant les filières techniques que les parcours généraux

et à développer un appareil productif capable de créer des emplois qualifiés.

Une société qui forme davantage mais produit moins finit par transformer ses diplômes en salle d’attente.

Une société qui produit davantage tout en élevant son niveau de formation transforme ses diplômes en leviers.

Avant d’accuser l’intelligence artificielle de supprimer les emplois de demain,

il faudrait peut-être commencer par regarder les décisions humaines qui réduisent ceux d’aujourd’hui.


Céleste R.