
Ligne de crête et chambre claire
Je marche comme si la route avait été tracée pour moi,
mais je sais bien que rien ne m’est dû.
Je tiens simplement mon axe,
par habitude, par nécessité,
pour ne pas me dissoudre dans le vacarme des autres.
On me croit sûre de moi.
Ce n’est pas vrai.
Je suis seulement fidèle à ce que je vois,
et je refuse de maquiller le réel
pour le rendre plus confortable.
Je parle peu de ce qui compte.
Quand je le fais,
c’est avec la retenue de quelqu’un
qui dépose une pierre sur une tombe invisible.
Je n’ai jamais aimé étaler ce qui me traverse.
Il y a des choses qui ne se donnent pas,
pas même à ceux qui croient me connaître.
Je cache plus que je ne montre.
Ce n’est pas une stratégie,
ni une peur,
mais une pudeur ancienne,
une manière de protéger ce qui ne supporte pas la lumière.
Je sais que cela déroute.
Certains y voient de la dureté,
d’autres un mystère.
Je laisse dire.
Je n’ai jamais eu besoin de me justifier.
Je regarde les gens comme on lit un paysage :
leurs failles, leurs mensonges,
leurs petites vérités qui tremblent.
Je ne les juge pas.
Je les comprends,
et je garde cela pour moi,
comme une carte intérieure
que je ne montre à personne
mais qui guide chacun de mes pas.
Je marche dans le monde
comme on traverse une forêt de verre :
sans bruit,
sans détour,
sans jamais perdre l’axe.
Je vois avant les autres,
je comprends avant qu’on me parle,
je lis les silences
comme d’autres lisent les mots.
Je suis faite de deux forces qui ne s’annulent pas :
une lucidité qui coupe,
et une pudeur qui retient.
Entre les deux, je me tiens,
comme sur une ligne de crête
où le vent frappe fort.
mais où la vue porte loin.
Je m’attache peu,
mais quand je m’attache,
je ne tremble pas.
Je cherche la présence,
pas la possession ;
la cohérence,
pas le spectacle ;
la vérité,
pas la mise en scène.
J’inspire les solides,
j’apaise les perdus,
j’attire ceux qui cherchent en moi
ce qu’ils n’ont pas encore construit en eux.
Quand la relation se déséquilibre,
je me retire sans bruit,
comme on referme doucement une porte
qui n’était pas faite pour rester ouverte.
Mon amour n’est pas un vertige,
c’est une chambre claire.
Une pièce où l’on peut penser,
respirer,
exister.
Une pièce où je n’exige rien,
sauf la vérité.
Je ne brille pas :
je tiens.
Je ne séduis pas :
je suis.
Je ne joue pas :
j’avance.
Et dans ce monde de bruit,
de fuite,
de confusion,
je suis une ligne.
Une ligne qui ne se courbe pas,
une ligne qui ne se vend pas,
une ligne qui ne se perd pas.
Je suis ce qui reste.
quand tout le reste s’effondre :
la clarté,
la présence,
la profondeur,
la vérité.
Céleste R.