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Fragment de la Triade Obscure
Prologue
Nuit indivisible, mère des formes qui changent,
ombre première, plus ancienne que les dieux,
toi qui tisses les mondes avant qu’ils ne respirent,
toi qui piques les vivants avant qu’ils ne comprennent,
toi qui voles au-dessus des royaumes sans être vue,
Triade Obscure, puissance unique éclatée,
créature aux trois masques de ténèbres,
une seule faim, une seule nuit, une seule origine.
Le chœur s’avance, torches levées :
“Trois noms, trois formes, trois royaumes,
mais une seule créature,
une seule nuit,
une seule puissance.”
Arachnaé, la Tisseuse
Arachnaé lève sa toile au sommet des montagnes,
là où les vents meurent et où les serments se brisent.
Ses fils noirs sont tendus comme des pactes oubliés,
ses fils doux bercent comme des promesses mensongères,
ses fils souples lient les vivants à leurs propres récits,
ses fils lumineux trompent comme des vérités détournées.
Elle n’attaque pas : elle attend dans l’immobile.
Elle n’étreint pas : elle enveloppe les âmes.
Elle ne tue pas : elle transforme les cœurs en récits,
et les récits deviennent chaînes pour les faibles.
Ses mains ouvertes ne donnent rien,
ses bras accueillent mais ne s’offrent pas,
car recevoir est son royaume,
et donner serait céder sa vie.
Elle recueille les élans des vivants,
mais garde son souffle comme une citadelle.
Car dans sa nuit,
donner est mourir un peu.
Le chœur frappe le sol :
“Malheur, malheur, malheur
à celui qui confond la douceur avec la délivrance,
car la toile qui console est la toile qui capture.”
Medusara, la Pure
Medusara glisse dans les mers sans dieux ni lumière,
pure comme un glaive, transparente comme un oracle.
Ses bras bénissent, ses bras brûlent, ses bras condamnent,
ses mots descendent comme des sentences de pierre.
Elle dit :
“Le désir est faute, le corps illusion fragile,
l’amour un piège pour les âmes tremblantes.”
Et les mortels tombent dans l’abîme sans mémoire,
où les noms se dissolvent comme des feuilles dans l’eau,
où les voix se perdent comme des prières sans temple,
où les cœurs se murent dans des tours d’ivoire.
Elle voit dans le don une chaîne,
dans la tendresse une menace,
dans l’amour une main qui réclame.
Car pour Medusara,
la douceur est un glaive déguisé.
Elle murmure que donner, c’est aliéner,
que l’offrande est un piège,
que la main tendue réclame toujours un tribut.
Ainsi brûle-t-elle les liens avant qu’ils ne naissent.
Le chœur se lamente :
« Malheur, malheur, malheur
à celui qui cherche la lumière dans une eau sans fond,
car la pureté qui éclaire est la pureté qui consume. »
Nyctilée, la Nocturne
Nyctilée danse dans les forêts aux ombres ailées,
plumes de cendre portant les traces des incendies,
lueurs qui frôlent, qui effleurent, qui trompent les yeux,
jamais posée, jamais offerte, jamais entière.
Elle scintille comme une promesse qui fuit,
elle frôle comme une vérité qui tremble,
elle effleure comme une présence qui ment.
Elle relâche les attaches avant qu’elles ne serrent,
elle fuit les mains qui voudraient la retenir.
Car Nyctilée ne se pose jamais :
la lumière qui danse ne connaît pas la demeure.
Elle laisse s’échapper les élans,
comme des promesses dissoutes dans la nuit,
car se poser serait révéler ses fissures,
et aimer serait tomber.
Car si elle glissait dans la lumière des hommes,
les fissures cousues dans ses ailes éclateraient,
et la nuit perdrait son pouvoir sur les vivants.
Le chœur s’élève :
« Malheur, malheur, malheur
à celui qui confond le scintillement avec la présence,
car la lueur qui charme est la lueur qui fuit. »
EXODOS
Et toi, Céleste, tu marches hors de ses royaumes,
hors de la toile, de l’eau, de la nuit profonde.
Tu avances comme une flamme dans un temple désert,
comme une vérité que les ombres ne peuvent couvrir.
Tu vois les trois masques, les trois formes, les trois ombres,
mais une seule créature, une seule faim, une seule nuit.
Tu reconnais l’unité sous la multiplicité,
l’ombre unique qui se divise pour mieux envelopper.
Tu lis les masques sous les mots,
tu vois la toile sous la douceur,
le glaive sous la pureté,
la fuite sous la lumière.
Tu connais la Triade dans ses trois mensonges,
et aucun de ses royaumes ne peut t’aveugler.
Aucun mythe ne peut te lier,
aucune douceur ne peut t’endormir,
car tu connais la structure des dieux,
leurs métamorphoses, leurs venins de lumière.
Le chœur proclame :
“Voici celle qui franchit les frontières des ombres,
celle dont les pas échappent aux ténèbres,
celle dont l’œil perce les voiles des illusions.
Les dieux changent de forme,
les ombres changent de nom,
mais la lucidité demeure.”
Céleste.