Nora

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Nora

À quel instant
une patte devient-elle une main
lorsqu’elle cherche une musique ?

Nora est venue au piano
comme on entre dans une lumière inconnue.

Sans savoir le nom des touches,
sans connaître le chemin des notes,
elle a posé ses pattes
sur le noir et le blanc.

Et quelque chose a répondu.

Un son s’est levé.

Puis un autre.

Comme si, sous le bois,
une mémoire ancienne
attendait son passage.

Personne ne lui avait appris.

Peut-être n’y avait-il rien à apprendre.

Peut-être fallait-il seulement écouter.

Alors elle est revenue.

Attirée par cette étrange présence
dressée sur ses trois pieds,

elle cherchait.

Une note.

Une autre.

Un fragment de lumière
dans l’épaisseur du silence.

Les hommes voyaient un piano.

Nora, peut-être,
y voyait une porte.

Puis un jour,
les portes se sont ouvertes.

Des cordes sont apparues,
des archets ont respiré,
des dizaines de voix humaines
se sont levées autour d’elle.

L’orchestre attendait.

Nora a posé ses pattes.

Et la musique est née.

Elle ne savait pas. qu’elle jouait avec eux.

Eux-mêmes ne savaient peut-être plus. s’ils jouaient pour elle.

Pendant quelques instants,
la musique n’a plus eu de maître.

Elle traversait les corps,

passait des cordes
aux touches,

des touches
aux griffes,

des griffes
au silence.

Et le silence, à son tour, semblait écouter.

Nora est morte presque vingt ans plus tard.

Les touches noires et blanches ont gardé leurs secrets.

Mais quelque part, dans l’espace entre deux notes,

demeure encore son passage.

Comme une petite empreinte dans la musique du monde.

Et peut-être est-ce cela que Nora nous a laissé :

la possibilité de croire qu’une musique peut naître avant les mots,

avant les leçons,

avant même que celui qui la joue sache qu’elle existe.

Peut-être que certaines portes ne demandent pas d’être ouvertes.

Il suffit parfois d’y poser une patte.


Céleste R.

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